Hier, une manifestation, dans le square, sous les fenêtres de mon bureau.
Quelques dizaines de manifestants, guère davantage, quelques banderoles.
J'y déchiffre, à l'envers, "Ligue Communiste Révolutionnaire".
Et un porte-voix.
Un gros porte-voix, manié avec entrain par le meneur.
Il hurle, chante, lance des slogans comme d'autres vendent des melons.
De temps à autre, une voix suraigüe de femme prend le relais, lorsqu'il s'arrête pour boire un verre d'eau car hurler, ça donne soif.
Mais elle est manifestement fâchée avec la mélodie et le tempo de l'"Internationale", alors il lui reprend vite les commandes.
Avec la distortion du porte-voix, on ne comprend pas trop ce qu'il vocifère, au début.
Puis quelques mots émergent, "préfecture", "sarkozy" (apparemment, il est contre), "sans-papiers", "régularisation" (là, il est pour).
Là où il est très fort, c'est pour lancer des slogans rythmés, genre : "pré-fec-ture, y'en-a-marre, sar-ko-zy, y'en-a-marre".
C'est bon, ça, coco, c'est bien rythmé : ta-ta-ta, ta-ta-ta ...
Et la foule immense des quarante-trois manifestants (selon les organisateurs) vitupère en choeur et avec entrain.
Une dizaine de flics surveillent tout ça, c'est gentiment bon enfant.
Puis lui vient une idée.
Toujours sur le mode rythmé, il essaye de lancer un slogan positif, cette fois : "li-ber-té, pour-tous".
Aïe, mauvaise idée, ça, la rupture de tempo : passer de "deux fois trois" à "trois plus deux", sans prévenir, comme ça, c'est fâcheux.
Même la Philarmonique de Berlin aurait du mal, à froid.
Alors tout se dérègle : une partie des manifestants continue à scander le slogan initial, l'autre accroche tant bien que mal au "3 + 2".
Et de l'inévitable cacophonie qui s'en suit, on entend surgir : "li-ber-té, y'en-a-marre" et "sar-ko-zy, pour-tous".
Fâcheux. Et contreproductif.
Tout le monde s'emmêle les pinceaux, les flics commencent à se marrer, il y a comme un flottement dans la foule immense des quarante-deux manifestants (y'en a un qui avait froid aux pieds, il est entré dans le café d'en face).
Mais rien ne les arrête ...
Jusqu'à ce qu'il explose de rage, dans son porte-voix : "mais non, bandes de nazes, arrêtez de beugler "li-ber-té, y'en-a-marre", merde !".
Silence, soudain.
Evidemment, ça jette un froid.
La révolution, c'est un sacerdoce incompris.
Et un porte-voix.
(...)
Ce soir : Genève.